Jugement du Conseil de Guerre



Le jugement du Conseil de Guerre qui suit concerne Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec, mais également Gaston du Cheyron, Auguste Forestier et Jacques-Marie Marrier de La Gatinerie, qui étaient également à bord du Roland lors de la seconde expédition de découverte.
 

 
JUGEMENT
DU CONSEIL DE GUERRE
Tenu au port de Brest
le 15 mai 1775.


 
Exécuté et rendu public en conséquence des ordres du Roi :

Anne-Antoine, comte d'Aché, Grand'Croix de l'Ordre royal militaire de Saint-Louis, vice-amiral de France.

Vu par nous, en présence de MM. le comte d'Orvilliers, chef des escadres et armées navales, commandeur de l'ordre royal militaire de Saint Louis, et commandant la Marine de ce port, le chevalier de Fouquet, chef d'escadres, etc.. etc...

Au procès extraordinaire instruit par ordre de la cour, à requête et au rapport du Major de la Marine et des armées navales de ce département, contre messire Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec, Capitaine des vaisseaux du Roi, Chevalier de l'Ordre royal militaire de Saint-Louis, ci-devant chargé du commandement du vaisseau Le Roland et de la frégate L'Oiseau, pour la vérification des Terres Australes ; Messire Gaston du Cheyron, enseigne des vaisseaux du Roi ; sieur Jacques-Marie Marrier de La Gatinerie, Sous-Ingénieur Constructeur des vaisseaux du Roi, embarqués en leurs qualités respectives sur ledit bâtiment Le Roland, et Sieur Auguste Forestier, commis aux écritures en ce port, faisant fonctions d'Ecrivain sur le même bâtiment, tous défenseurs et accusés.

... La lettre du ministre de la Marine signée de Sartines, datée de Versailles le 15 décembre 1774...

... L'information juridique faite en ce port les 13, 14 et autres jours suivants du mois de janvier dernier, le jugement du Conseil de Guerre rendu le 26 dudit mois...
 

 
1° Interrogatoires subis par ledit sieur de Kerguelen, les 27, 28, 29, 30 et 31 janvier, 1er février... Suivant les mentions faites, les Journaux nautiques de tous les officiers et pilotes... et les différentes cartes et plans produits au procès relativement à ladite campagne... Tout mûrement considéré.

Le conseil de guerre a déclaré et déclare ledit sieur de Kerguelen dûment atteint et convaincu d'avoir illicitement et furtivement embarqué sur son vaisseau, la veille du départ de la rade de Brest, une jeune fille, d'avoir vécu avec elle et d'autres passagères pendant toute la campagne, tant à son bord que dans les relâches de False Baie et de l'Ile de France, de la manière la plus indécente, la plus scandaleuse et d'autant plus pernicieuse que cette conduite ayant atténué le respect et la considération dus à son état, a été une des principales causes des désordres qui ont régné dans son vaisseau, et suspecté d'avoir détourné l'Ecrivain de son dit vaisseau de porter ladite fille sur son rôle à temps et de la manière qu'elle aurait dû l'être.

2° D'avoir fait et laissé embarquer une grande quantité de divers effets de commerce qui ont tellement encombré le vaisseau et gêné l'équipage, qu'il n'aurait pas été possible d'entretenir la propreté et la salubrité de l'entrepont par les moyens usités dans les bâtiments de Sa Majesté...

... ce qui semblerait avoir occasionné en partie l'espèce d'épidémie qui a régné au commencement de la campagne...

D'avoir fait de la pacotille pendant cette campagne par commission et pour son propre compte ;

De s'être associé pour affaires de commerce, avant le départ de France avec le chirurgien-major de son vaisseau avec lequel il aurait eu à ce sujet différentes difficultés...

D'avoir, dans ces dites affaires de pacotille et de commerce, non seulement compromis son honneur personnel, mais même celui du Corps de la Marine et le pavillon du roi...

Et de plus, nui au service, soit par la place qu'occupaient lesdits effets, ce qui l'aurait obligé de laisser à Brest à son départ soixante quarts de farine..., soit pour avoir empêché de se charger à sa première relâche à False Baie d'effets pour la colonie de l'Ile de France...

3° D'avoir découché de son vaisseau pendant le temps qu'il a passé dans ces deux relâches...

4° D'avoir compromis son autorité en différentes circonstances notamment en proposant un défi à tous les officiers en général... et particulièrement en envoyant un cartel écrit au sieur de Charnières, Lieutenant de vaisseau, son Second, et en outrageant en plein gaillard ledit sieur du Cheyron, qu'il aurait alors traiter de J... -F... à plusieurs reprises... et plusieurs autres propos injurieux et diffamants.

5° D'avoir manqué aux devoirs de son état en ne se mettant pas à portée d'être vu ou entendu sur son gaillard lorsque son vaisseau, s'étant engagé deux fois par une saute de vent, démâta. De n'avoir pas commandé la manœuvre en cette circonstance, et de ne pas s'être rendu aux représentations réitérées que lui aurait faites le sieur de Pagès, alors Officier de quart...

6° D'avoir contrevenu aux points les plus importants de son instruction, en ne dirigeant pas sa route au départ de Bourbon de façon à prendre connaissance de l'Ile Nagtegat..., en ne prenant aucune des connaissances sur lesdites Terres Australes, ce qu'il aurait pu facilement exécuter, si, à son arrivée en ces parages, il eût profité des premiers jours qui étaient assez beaux... S'il n'avait pas prolongé ses bords du large, tellement qu'il lui fallait tout le beau temps pour rapprocher la terre... si, lorsque le sieur de Rosnevet, commandant ladite frégate L'Oiseau, lui eût rendu compte de la baie favorable pour le mener au mouillage... il avait fait toute voile possible pour le suivre lorsqu'il courait à terre et n'eût pas pris le bord du large à la moindre apparence de brume ou de vent un peu fort... En ne passant pas sur les bâtiments qui étaient sous ses ordres pour aller audit mouillage, s'il jugeait que le tirant d'eau de son vaisseau était trop fort...

En ne continuant pas sa mission de filer à l'est et d'aller fixer les points des antipodes de Paris, pour rentrer par le Cap Horn... et en ne laissant pas continuer ladite mission par le sieur de Rosnevet qui le lui proposa.

7° De n'avoir pas appelé les sieurs de Rosnevet et le chevalier de Férron... pour recevoir leur avis sur l'abandon de la croisière... ; au contraire, d'avoir, seul, composé, rédigé, fait transcrire par l'Ecrivain et donné à signer séparément à chacun de ses Officiers et autres ledit procès-verbal, avéré faux...

8° Enfin, d'avoir fait et fourni au procès un mémoire et autres pièces contenant des faits faux et des imputations calomnieuses, diffamatoires et récriminatoires.

Pour réparation de tout quoi, le Conseil de Guerre a cassé ledit sieur de Kerguelen, le chasse et extrait dès ce jour du Corps des Officiers de la Marine : ordonne que son nom soit rayé sur les listes et tableaux desdits Officiers, le déclarant incapable de jamais servir le Roi dans sa Marine, déchu de tous honneurs et prérogatives attribués à ce Corps, et l'a en outre condamné à garder prison pendant six ans, dans telle citadelle qu'il plaira à Sa Majesté de lui assigner...

Ordonne de plus que ledit sieur de Kerguelen déclarera audit sieur du Cheyron que mal à propos et impertinemment il l'a offensé par des paroles outrageantes et des injures atroces contre sa réputation et son honneur, lui en demandera pardon...
 

 
Déclare le Conseil de Guerre, ledit sieur du Cheyron, dûment atteint et convaincu d'avoir manifesté et conservé pendant le cours de la campagne, cet esprit et ce ton de prévention avantageux à son égard, de supériorité sur les autres, de ridicule et de mépris pour eux, procédé qui, quoique pratiqué hors les cas et les objets du service, n’en sont pas moins préjudiciables pour les autres par les suites de la rupture qu'ils entraînent ordinairement de l'union et de la bonne intelligence si essentiellement nécessaires entre tous les individus qui sont sur un vaisseau.

Enfin, d'avoir sans connaissance de cause inconsidérément et librement souscrit ledit procès verbal du dit jour 18 janvier 1774.

Pour réparation de tout quoi, le Conseil de Guerre a condamné ledit sieur du Cheyron, et le condamne à être détenu prisonnier sur le vaisseau amiral de ce port pendant un mois, et l'a au surplus, interdit dès ce jour de toutes fonctions au service de la Marine, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté... relever de ladite interdiction.
 

 
Déclare le Conseil de Guerre ledit Forestier dûment coupable et convaincu d'avoir altéré et même falsifié le rôle d'équipage qui lui était confié, en y portant en interligne, au rang des passagères embarquées avec ordre, ladite jeune fille illicitement et furtivement embarquée. D'avoir fabriqué et fourni les deux certificats produits au procès par les sieurs de Kerguelen et de La Gatinerie, lesquels certificats, quoique pour le même fait, sont absolument contradictoires et contraires, et dont le premier avéré faux, contient des imputations injurieuses et aggravantes contre ledit sieur de La Galinerie... D'avoir fait des rapports hasardés et pratiqué des manœuvres tendant à mettre le trouble et la désunion dans le vaisseau. D'avoir librement mis au net et souscrit volontairement ledit procès-verbal du 18 janvier 1764, quoiqu'il dû savoir que certains faits y énoncés fussent outrés et falsifiés.

Pour réparation de tout quoi, le Conseil de Guerre a condamné ledit Forestier au bannissement perpétuel à dix lieues de tous ports et arsenaux de Sa Majesté, le déclarant incapable de jamais servir dans les bureaux de la Marine ni sur les vaisseaux du Roi, ordonné au surplus que ledit Forestier déclarera audit sieur de La Gatinerie que, mal avisé et méchamment, il l’a outragé...
 

 
Renvoie le Conseil de Guerre hors d'accusation, ledit sieur Marrier de La Gatinerie, en ce qui concerne les faits de cabale et autres à lui imputés, mais, attendu son défaut d'avoir demandé au sieur de Ligniville, lors commandant à bord du Roland, en l'absence du sieur de Kerguelen, la permission expresse de descendre à terre à l'Ile de France, ainsi que son manquement d'avoir vérifié l'état de la mâture avant de signer le procès-verbal dudit jour 18 janvier, sera le sieur de La Gatinerie mandé devant le Conseil de Guerre, pour lui être fait défense de tomber à l'avenir dans de pareilles fautes.
 

Fait et arrêté au port de Brest, ce jour, 15 mai 1775, et ont signé : Le comte d'Aché, d'Orvilliers, de Keraneizant, de Vendes, Saint Victoret, Serviniant fils, greffier.
 

 
Sources :

MARRIER Guillemette : La Ridondaine, avec Kerguelen et la belle Louison. Plon, 1945.

DU ROSTU Loïc : Le dossier Kerguelen. Klincksiek, 1992.