Récit de Charles Marc du Boisguehenneuc
sur la prise de possession des Iles Kerguelen
 



Extrait du journal de l'enseigne de vaisseau du Boisguehenneuc (l'orthographe et la syntaxe du texte original ont été respectées) :
 
« A midy et demy, nous nous sommes trouvés à l’entrée d’une baye qui paraissoit nous prometre un mouillage assuré. On a mis le canot à la mer. M. de Saint Aloüarn ma envoyé prendre connoissance des sondes de cette baye, savoir s’il prometoit y mouiller. Comme la mer étoit trop grosse pour un canot, j’ay mis deux heures et demy pour y arriver. Malgré le courage et la bonne volonté des canotiers et de quelques soldats que l’on m’avoit donné, je me suis occupé, pendant le peu de temps que le jour me laissoit, à prendre connoissance des sondes de la baye et assurer un mouillage pour le batimant. Il étoit 4 heures du soir lorsque j’y entrois. Cette baye na de profondeur que deux tiers de lieue sur cinq quarts de lieue de large. Les deux cotés de la baye sont très seins. Le coté de tribord est beaucoup plus escarpez. On trouve à l’entrée quarante brasses d’eau. Le reste de la baye est 12 brasses, 10 brasses, 8 brasses et 5 brasses tout à terre. Des deux cottés le fonds est le même sable vasar. Dans le fonds de la baye à tribord en entrant, il y a une barre très forte qui s’éloigne de terre à un demy quart de lieue. Jay sondé au pied de la barre, jy ay trouvé le même fonds.
 
Après avoir sondé la baye, j’ay fait metre à terre. En y arrivant jay fait arborer le pavillon et pris possession au nom du Roy mon mètre, en faisant crier trois fois Vive le Roy et tirer trois décharges de mousqueterie. L’endroit où j’ay été est couvert de mousse et du craisson sauvage. Le terrein y est très noir, la pleine peut avoir trois ou quatre lieue de long sous près dune demy lieue de large. De là, elle continuoit entre deux coulines à tribord en entrant dont j’ignore son étandue. Cette pleine étoit couverte d’eaux causée vraisemblablement par des fontes de neige dont les montagnes sont couvertes. Dans le fonds de la baye, il nous a pareu avoir quelques arbres qui ne paroissoient point hauts. Le rivage étoit couvert de pingouins de deux pieds et demi à 3 pieds de haut, beaucoup de lions et loups marins. La facilité que nous avions d’approcher ces animeaux prouvent assez que cette partie de terres où jay descendu n’est point habitée.
 
A peine étoige à terre que jay été obligé de manbarquer. Quoique Mr de Saint Aloüarn mit beaucoup de voille pour soutenir à la cote, les courants le treinoient toujours au large. A 5 heures, l’homme que j’avois mis à la découverte vint mavertir quil commencoit à perdre le batimant de vue. Le tems devenoit brumeux. Il ventoit déjà beaucoup et apparence de mauvais tems. Je fis aussitôt embarquer mon monde et à peine étoige sorty la baye quelle étoit couverte de brume. A 6 heures 1/2 j’arrivoit à bord où jay rendu compte à Mr de Saint Aloüarn. Jay creu quil nétoient point trop sur de mouiller dans un endroit où lon est à labry que des vents du Ouest à l’Est, passant par le Nord et tout ouvert de l’Ouest à l’Est, passant par le Sud. De plus il ma pareu, quoique les vents fussent au Nord-Nord-Ouest, qui sont des vents qui sont detterés, quil y avoit une ressac considérable, la barre beaucoup plus forte, et donneroit à craindre que le fonds le plus propre à y mouiller un batimant ne devint remué. Ce sont les réfléxions que jay fait et que jay communiqué à M. de Saint Aloüarn. »
 


 
Sources :

GODARD Philippe et de KERROS Tugdual : Louis de Saint Aloüarn, lieutenant des vaisseaux du Roy : un marin breton à la conquête des terres australes. Editions Les Portes du Large, 2002.

Timbres émis par le Territoire des Terres Australes et Antarctiques Françaises, commémorant la découverte faite par Kerguelen et ses compagnons d'expédition.